Je m’appelle Kiara et j'ai aujourd'hui 13 ans.

 

Il y a deux ans, à mon entrée au collège, j'ai été harcelée. Huit mois de souffrance pendant lesquels, chaque jour j'étais moquée, insultée, rejetée, violentée... principalement dans mon établissement, dans les couloirs, la cour, les vestiaires, à la cantine... Mes seuls moments de répit, je les trouvais enfermée dans les toilettes où je me réfugiais pour pleurer à l'abri des attitudes et des regards méchants et humiliants.

 

Comme le suggère les vidéos de Non au harcèlement, j'ai parlé pendant mon calvaire. Oui, j'ai parlé  : à mes parents, aux  surveillants, à ma professeure principale. Mais personne ne m'a entendue, personne ne m'a comprise. Tout ceci n'était que des histoires de filles qui finiraient bien par s'arranger ! Aucun d'eux n'a pris conscience de ma douleur et de l'enfer qu'étaient devenues mes journées d'école.

 

Alors mon corps a pris le relais ! A son tour, au travers de maux de ventre quotidiens et de dizaines de verrues qui ont poussé sur mes mains, il a tenté d'alerter, d'appeler au secours. Mais les médecins non plus n'ont pas compris : les hormones, la fatigue, l'adolescence, le stress... OK, mais personne n'a fait le lien avec ce que je vivais au collège.   Je dormais peu et mal, je mangeais n'importe quoi, j'agressais mes parents et mes frères et sœurs... 

 

Au bout de 8 mois, j'ai dit à mes parents que j'avais peur de me rendre à une sortie scolaire, peur d'être agressée physiquement par mon harceleuse. Ce simple mot a eu l'effet d'un électrochoc et enfin ils ont compris. J'ai pu leur raconter mon quotidien durant ces 8 mois et ils ont mesuré ma souffrance.

 

Le directeur de mon collège est resté sourd aux explications de mes parents. Pire il a douté de moi, de l'importance des mes blessures  : des gamineries  ! Pas de quoi se plaindre à ce point.  Alors j'ai décidé de porter plainte pour pouvoir dire « STOP, NON je ne veux plus jamais vivre ça ».

Grâce à cette plainte déposée, j'ai été prise en charge comme une victime : enfin, médecins légistes et psychologues m'écoutaient, me comprenaient, me croyaient.

Ils m'ont demandé ce que je pourrais faire pour aller mieux et tout de suite s'est devenu une évidence : je voulais que ça n'arrive plus jamais à personne. Alors seulement je pourrais dormir tranquille et rassurée.

 

J'ai proposé au directeur de mon collège de créer un groupe de jeunes qui pourraient recueillir la parole de jeunes harcelés. Il a trouvé l'idée bonne mais rien ne s'est jamais mis en place. Et les vacances d'été sont arrivées.

 

A la rentrée suivante, en 5ème, j'ai changé de classe et j'ai été séparée de mon harceleuse. Je me sentais mieux, comprise par mes parents, épaulée par les médecins, j'étais plus forte et pendant les premiers mois de l'année scolaire j'ai un peu oublié mon idée de club des jeunes. D'accord je me faisais traiter de menteuse par les amies de mon ex harceleuse parce qu'elles ne comprenaient pas pourquoi j'avais porté plainte. Mais j'allais mieux !

 

Pendant les vacances de Pâques, Christopher s'est suicidé. Il avait 16 ans, il était élève de troisième dans le même collège que moi. Je ne le connaissais pas personnellement mais quand ma maman m'a appris son suicide, j'ai compris pourquoi il avait décidé de mettre fin à sa vie. Je savais comment il avait souffert tous les jours de ces insultes, de ces moqueries, de ces mises à l'écart. Avec lui, toutes mes douleurs sont revenues. Et la peur aussi. La peur que jamais ça ne s'arrête, que tous les soirs, des jeunes de mon âge, plus jeunes, plus vieux, n'arrivent pas à s'endormir parce qu'eux aussi sont harcelés et ont peur.

 

Je suis allée aux obsèques de Christopher. Et alors que tout le monde pleurait, on nous a dit qu'il n'avait pas trouvé sa place dans ce monde. Moi je n'étais pas d'accord : on l'avait empêché de trouver sa place, ce n'est pas pareil.  Comme moi, il avait fini par croire ce que les autres disaient de lui, qu'il était gros, moche, qu'il ne servait à rien...

 

J'ai alors dit à mes parents que je ne retournerais pas au collège si on ne faisait pas quelque chose pour arrêter tout ça. J'ai demandé à ma mère de prendre contact avec les parents de Christopher pour leur expliquer ce que je voulais faire et leur proposer de se joindre à nous pour créer une association.

 

Cette association s'appelle Marcel Ment. Ce titre a été donné à un poème par un jeune harcelé qui décrivait tous les mensonges qui entourent les situations de harcèlement :

 

    .    le mensonge du harceleur qui utilise le harcelé pour paraître plus fort

    .    celui du harcelé qui par honte ou par peur ne raconte pas ce qu'il vit

    .  et enfin celui des adultes qui nous entourent et qui refusent de voir ou d'entendre et pensent que ce ne sont que des chamailleries.

 

J'ai trouvé que ce serait un nom plein de sens pour notre association. Ma sœur Ambre, par son dessin, a donné vie à Marcel sous la forme d'une coccinelle qui pourrait devenir le symbole du refus du harcèlement.

 

Cette association, d'abord présidée par la maman de Christopher et la mienne, a pour mission de libérer la parole des jeunes et de la protéger : nous devons être crus et tout doit être fait pour nous prendre en charge.

Quand mes parents ont compris ce que je vivais ils se sont sentis très démunis, seuls et impuissants. J'ai été traitée de menteuse, trop sensible. Ils n'étaient pas entendus par le directeur de mon collège, pas soutenus. Au contraire nous avons tous été rejetés. Je veux que mon association puisse aider les familles de jeunes harcelés, les soutienne, les aide à faire reconnaître le harcèlement et les protège.

Enfin j'aimerais que Marcel ment puisse faire comprendre à toute la société ce qu'est le harcèlement et qu'on peut l'arrêter si on le veut vraiment.

 

A cause de ma plainte et de cette association le directeur de mon collège n'a plus voulu de moi ni de ma petite sœur. J'ai dû changer de collège. J'ai eu très peur parce que je ne connaissais personne au moment de la rentrée. Et pourtant aujourd’hui j’ai retrouvé le plaisir d'aller à l'école. J'ai des amis. Les adultes de ce nouvel établissement sont à nos côtés pour nous protéger, pour nous écouter et ça change tout. J'y suis Ambassadeur Harcèlement : je réçois des formations et j'observe, j'écoute pour venir en aide à ceux qui en ont besoin, mon collège et engagé dans une labellisation Respect Zone.

 

Mon association est aussi celle de nombreuses famillles qui se voient anéanties par la violence que sublit leur enfant. Chaque jour elle est à leur écoute et défend leurs intérêts. Régulièrement, ces familles m'accompagnent pour témoigner dans les établissements scolaires ou lors de diverses manifestations afin de libérer la parole, casser le tabou et encourager chacun à agir pour que cesse le harcèlement.

 

Nous avons créé un site Internet www.marcelment.org et nous animons une page Facebook Marcel Ment pour informer et mettre en lien. Nous sommes suivis par plus de 11 000 personnes que nous sollicitons régulièrement pour des enquêtes, des témoignages et travaux de recherche.

 

En 5 mois d'existence, notre association a reçu près de 4 000 témoignages et accompagné presque 150 familles sur toute la France.

Depuis le 1er février 2018, nous participons à un groupe de travail collaboratif sur le département d'Ille et Vilaine (35) afin de mieux connaître les acteurs intervenant en matière de sensibilisation et de lutte contre le harcèlement et de coordonner nos actions pour être plus efficaces.

En partenariat avec de nombreux scientifiques nous organisons le 1er symposium contre le harcèlement scolaire qui se tiendra à Rennes le 15 septembre 2018 dans l'objectif de :

 

–        Exposer l'invisible

–        Transformer les réprésentations

–        Initier le changement

–        Réparer l'irréparable

 

Depuis mars 2018, à l'initiative de make.org, nous participons à la grande cause nationale « une chance pour chaque jeune ».

En collaboration avec d'autres association de sensibilisation au harcèlement scolaire, nous avons lancé une grande enquâte nationale pour mieux comprendre le phénomène et trouver des axes d'amélioration.

 

Autant que possible nous intervenons pour que plus jamais, un jeune ne se suicide parce qu'il n'a pu être aidé à ne plus être harcelé.

 


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